L'essentiel en 30 secondes
- Une compétence ne pèse rien, ne se vole pas, ne s'épuise pas. C'est le meilleur équipement qui soit.
- Les plus utiles sont domestiques, pas héroïques : secourir, s'orienter, réparer, cuisiner, s'organiser.
- Une compétence n'existe que pratiquée : lue, elle ne vaut rien le jour venu.
- Le bushcraft est un loisir passionnant — pas une préparation aux crises françaises.
1. La bonne hiérarchie : l'ordinaire avant l'héroïque
Dans les zones arides où j'ai servi, j'ai vu des hommes suréquipés se retrouver démunis, et des locaux sans rien s'en sortir parfaitement. La différence n'était pas dans les sacs : elle était dans les mains et dans la tête.
Mais je vais immédiatement tempérer le romantisme de cette image, parce que le milieu survivaliste en abuse. Les compétences qui vous serviront en France, dans une crise réelle, ne sont pas celles des films. Ce sont des compétences ordinaires : savoir arrêter une hémorragie, remplacer un joint, cuisiner des lentilles sans recette, s'orienter dans sa propre ville sans téléphone, calmer un enfant, organiser dix voisins.
Une compétence a trois propriétés qu'aucun objet ne possède : elle ne pèse rien, on ne peut pas vous la voler, et elle ne tombe jamais en panne. Elle a aussi une exigence : elle n'existe que si vous l'avez pratiquée. Lue dans un article, elle ne vaut rien.
« On ne s'élève pas au niveau de ses ambitions : on retombe au niveau de son entraînement. C'est vrai à l'armée, c'est vrai chez soi. »
2. S'orienter et se déplacer
Coupez le réseau, et la moitié de la population ne sait plus rejoindre une ville voisine. Nous avons délégué notre sens de l'orientation à une puce ; c'est une dépendance récente et réversible.
- La carte papier. Achetez une carte IGN de votre secteur, sur laquelle vous tracerez vos itinéraires vers les points de rendez-vous du plan familial. Rangez-la dans le sac. Elle ne se décharge pas.
- La boussole. Son usage s'apprend en une après-midi : orienter la carte, prendre un azimut, le suivre. C'est une compétence de scout, pas de commando.
- Les repères naturels : le soleil se lève à l'est, se couche à l'ouest, et se trouve au sud à midi solaire dans notre hémisphère ; l'étoile polaire indique le nord par nuit claire. Ces méthodes donnent un cap, jamais une position — ne surestimez pas leur précision.
- La connaissance de votre territoire. C'est la vraie compétence, et elle est gratuite : quels ponts, quelles hauteurs, quels axes, quels bâtiments publics, quelle direction pour sortir de la zone. Marchez, observez, mémorisez. Vous vivez là.
Et retenez le principe militaire de la reconnaissance : on ne découvre pas un itinéraire le jour où l'on doit l'emprunter. Faites-le une fois, à pied, en famille, un dimanche.
3. Le feu et l'abri
Le feu donne la chaleur, la lumière, l'eau bouillie, le repas chaud et le moral. C'est aussi le moyen le plus efficace de brûler une maison ou de s'intoxiquer : relisez l'avertissement sur le monoxyde de carbone au chapitre G.05. On respecte le feu, on ne joue pas avec.
- Trois moyens d'allumage, dont deux qui fonctionnent mouillés : briquet, allumettes tempête en boîte étanche, et un firesteel (pierre à feu) avec un allume-feu. La redondance est un principe, pas un luxe.
- La logique du feu : comburant, combustible, chaleur. De l'amadou très fin, du petit bois sec, puis des branches. Le feu se construit petit ; les débutants l'étouffent en le voulant grand tout de suite.
- Feu en France : allumer un feu en extérieur est réglementé, interdit dans de nombreux massifs et périodes. En crise comme en loisir, respectez la loi et le risque incendie.
- L'abri d'urgence. Trois heures, dit la règle des 3. L'ennemi n'est pas le froid : c'est le sol, le vent et l'humidité. S'isoler du sol (branchages, cartons, sac), se couper du vent, garder ses vêtements secs. Une couverture de survie, côté argenté vers soi, et un poncho font l'essentiel.
4. Réparer, nouer, bricoler : les compétences qu'on méprise
Voici, à mon avis, le trésor caché de ce chapitre. En crise longue — pénurie, crise économique, réseaux dégradés —, ce ne sont pas les traqueurs de gibier qui s'en sortent : ce sont ceux qui savent faire tenir les choses.
- Quatre nœuds suffisent à presque tout : nœud plat, nœud de chaise (une boucle qui ne serre pas), nœud de cabestan, et un tendeur. Une demi-heure sur une vidéo, un bout de corde le soir. C'est fait pour la vie.
- La plomberie de base : couper l'eau, changer un joint, purger un radiateur, colmater une fuite.
- L'électricité de base : comprendre son tableau, remplacer une prise, utiliser un multimètre. Et savoir quand appeler un professionnel — la compétence inclut ses limites.
- La mécanique élémentaire : changer une roue, contrôler ses niveaux, savoir démarrer avec des câbles.
- Cuisiner à partir de produits bruts, coudre un ourlet, réparer un vélo, faire pousser trois légumes. Ce sont les compétences les plus rentables du siècle, en crise comme hors crise.
- Le couteau et la scie, utilisés proprement et en sécurité : un couteau pliant solide vaut tous les poignards de survie.
5. Gérer l'effort et le stress
Deux choses que l'armée enseigne mieux que quiconque, et qui n'ont besoin d'aucun matériel.
- L'effort se gère, il ne s'improvise pas. Marcher longtemps demande un rythme lent et constant, des pauses régulières, des pieds soignés (les ampoules ont arrêté plus d'hommes que l'ennemi), une hydratation continue et des vêtements ajustés avant d'avoir chaud ou froid. Un adulte en forme marche 4 km/h, moins avec un sac, beaucoup moins avec des enfants.
- Le stress se pilote. La respiration en carré (4-4-4-4), le protocole S.T.O.P. du chapitre G.01, et la règle du prochain geste : quand la situation dépasse, ne cherchez pas la solution globale — faites la seule chose utile qui vient ensuite. Puis la suivante.
- Le sommeil est une arme. Un chef épuisé prend des décisions dangereuses. Organisez des tours de veille, dormez par tranches, ne jouez pas au héros insomniaque.
- Le calme se transmet. Une voix basse, des ordres simples, des tâches distribuées : c'est ainsi qu'on empêche un groupe de paniquer. On ne le décrète pas : on l'incarne.
6. Ce qu'on vous survend
Je terminerai par une mise au point, parce qu'on me la demande souvent et que l'honnêteté vaut mieux que la séduction.
Le bushcraft est un loisir magnifique. Il donne de la confiance, du calme, de vraies compétences manuelles, et il rapproche des siens. Pratiquez-le si cela vous plaît, emmenez-y vos enfants. Mais ne le confondez pas avec de la préparation aux crises françaises : dans une inondation, une canicule, un black-out ou une épidémie, personne ne part vivre en forêt. On reste chez soi, ou l'on rejoint un gymnase.
De même, le piégeage, la chasse improvisée, la cueillette de survie : passionnants, très difficiles à maîtriser réellement, et pratiquement inutiles sur trois jours — souvenez-vous que la nourriture est le dernier terme de la règle des 3. Quant à la cueillette des plantes sauvages, apprenez-la si elle vous plaît, mais avec un vrai formateur : les confusions mortelles sont fréquentes, y compris chez des amateurs expérimentés.
Ce qui rapporte réellement, dans l'ordre : une formation aux premiers secours, savoir réparer, savoir cuisiner, savoir marcher, savoir organiser des gens. Rien de spectaculaire. Tout de décisif. Notre page Stages & formations vous indique où les acquérir.